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Le poème du Dr Lude

Lé no la chiba La Cible c’est nous.
1-Vo no j’aï yu pacha in ran
Li demindze, u pâ, tot a plan
Quan le tambo batté la tsardze
Le tsemi l’érè pa preû lardze
Po no laché pacha, tüe.
Vo no j’aï yu pacha, u tié?
Est-ce que vous nous avez vu passer en rangs,
Les dimanches, au pas, plein d’entrain
Quand le tambour battait sa charge.
Le chemin n’était pas assez large
Pour nous laisser passer tous.
Est-ce que vous nous avez vu passer, ou quoi ?
2-Ché dè la fleû vegnié dèvan.
Eparro min on Artaban.
Portavè haut atan que poué
Le vieû drapo, -no j’érin tüé
Daraï – chu dou ran, chu treï ran :
Fiscau, yeutenan, capitan…
Celui de la fleur (1)  venait devant,
Plein de fierté comme Artaban
Il portait haut tant qu’il pouvait
Le vieux drapeau. Nous étions tous
Derrière, sur deux rangs, sur trois rangs :
Fiscal, lieutenant, capitaine…
3-Fallè no veirè défelä !
Tot le monde pachavè bâ
Po no râdâ – Li fèmalè
Reyan. Tota la gamenaillè
Mans y fatè, le matchi bâ
Creyan : «  Râdâ pachâ la chiba ! »
Fallait nous voir défiler.
Tout le monde descendait dans la rue
Pour nous regarder. Les femmes
Riaient. Toute la marmaille,
Mains aux poches, moque au nez,
Criait :  « Regardez passer La Cible »
4- No j’atre, chu li pavé riond
Qu’éran pa fit pô li j’agachon,
U chon du tambo, rata plan.
No boïteyevan tot à plan.
Y’en érè qu’chéran fin plein,
Lè chieu-li qu’boîtavan l’min.
Nous autres sur les pavés ronds
Qui n’étaient pas faits pour les corps au pied
Au son du tambour cantaplan
Nous emboitions le pas d’un fier élan.
Quelques uns étaient fin noirs
C’est ceux-là qui boitaient le moins.
5-Apri chin no falivè baïre.
A la chiba n’in qu’oüna pouaïre
L’è d’itre échoué devan la môô
Baïre adi fi pa dè mau.
Le tsambéron vegnié à bran,
Li quarteron fajan tiu-blan.
Après il nous fallait boire.
A La Cible on n’a qu’une peur
C’est d’être à sec devant la mort.
Boire en tout cas ne fait pas de mal
Le Tsambéron (2) coulait à flot,
Les trois décis faisaient cul-blanc.
6-Trêi cou per an yérè l’bantiè,
No medzavan li frecachè.
E quan l’éran pa a comman
Apri marinda no dejan
Le Benedichite de pourre…
A gran cou de poing chu le mourre !
Trois fois par an il y avait le banquet ;
Nous mangions  la fricassée
Et quand elle n’était pas à notre goût,
Après le repas, nous disions
La Bénédicité des pauvres…
A grands coups de poings sur la gueule !
7-Tochin fôôrnive ona baccanalè.
Adon vegnan li fèmalè
Po chépara li combatins.
No creyan to què bravè dzins :
“ Tê pôchible ? Movije fachon !
Châ te enco yo l’è maijon ? ”
Tout cela faisait un bacchanale.
Alors les femmes s’en mêlaient
Pour séparer les combattants.
Elles nous criaient tout que braves gens :
« Est-ce possible ? Mauvaise façon !
Sais-tu encore où est la maison ? »
8-Lè pouaï dinche que la chiba
Défelavè apri le comba.
N’érin arrevo tambo battan
Eparro ino pè dèvan,
On chè rétreyvè pè daraï,
A topon, chu l’bè di jartaï.
C’est donc ainsi que La Cible
Défilait après le combat. 
Nous étions arrivés tambour battant
Plein d’orgueil par la ruelle principale,
On se retirait par derrière,
A tâtons, sur le bout des orteils.
9-Li fèmalè, le lindèman,
In fajin la boëlle dejan :
“ L’è l’noutre qu’l’érè la réna
Che y’an ! –  pô la carabena
Provaï – pa pô derè dè mau
Li premiè chon tetti li mimô “
Les femmes, le lendemain,
En faisant la lessive, disaient :
« C’est le nôtre qui a été le roi
Cette année ! – à la carabine
Bien sûr – car pour dire du mal,
Les premiers sont toujours les mêmes »
10-E l’érè dinche, tué li jan
No falivè le charaban.
Breleu ! yo chi preu porque l’érè
Mè catse pa dè vol’dérè :
Le tambo, le chon dè la peûdra,
No reboyevan min la feudra.
Et c’était ainsi tous les ans.
Il nous fallait la bagarre.
Bon sang !    Moi je sais bien pourquoi.
Je ne me cache pas de vous le dire :
Le tambour, l’odeur de la poudre
Nous remuaient comme la foudre.
11-L’è que la chiba u vieû tin
Fo bin vo derè, l’érè pa rin.
L’érè la Nobla Confrari
Di Mousquetaire, aï vo avouï ?
Ye l’éran tué de vieû cheuda
Dè Naples, Franche, yo chi pa.
C’est que La Cible, dans le vieux temps,
Faut bien vous dire que ce n’était pas rien.
C’était la Noble Confrérie
Des Mousquetaires, avez-vous entendu ?
C’étaient tous de vieux soldats
De Naples, de France, est-ce que je sais moi ?
12-Peudè noja ouïr chin lè vieû.
L’érè enco du tin di leu.
Pè ché  tin-li yérè la dierra.
Vognevandza adon min erre.
Adon li noutre chon partaï
Fire la dierra po le rei.
Vous pouvez juger combien s’est vieux.
C’était encore du temps des loups.
En ce temps-là il y avait la guerre.
On se chamaillait déjà alors comme aujourd’hui.
Voilà pourquoi les nôtres sont partis
Faire la guerre pour le roi.
13-Chè chon battu tan bin l’è preu
Vouïre chon môô ? Chin lè vieû
Va chavaï. Mi pè li bataillè
Niou jami l’an caco y braille
Chieu qu’chon torno chon venu vieû
Boyet ! on arè dè dè leu.
Se sont battus à satiété.
Combien sont morts ? ça s’est vieux
Va savoir. Mais par les batailles
Aucun jamais n’a fait aux culottes.
Ceux qui sont revenus sont devenus vieux
Bon sang ! On aurait dit des loups.
14-Bin ! L’è chieu-li qu’l’an fi la chiba !
Utra Nanchy, po la bona
Treyan min no dèvan, 3 cou
E li 3 balle fajan qu’on trou
Apri chin leu falivè baïrè
Pasque la cheï leu faje pouaïre.
Et bien ! se sont ceux-là qui ont fait La Cible.
Au lieu-dit Nancy, pour la passe (3)
Ils tiraient comme nous jadis trois coups
Et les trois balles ne faisaient qu’un trou.
Après ça il leur fallait boire
Parce que seule la soif leur faisait peur.
15-Chieu-li, l’éran li vieû a no
Noutri j’anfians. N’in éreto
Maijon, le nom, li chorbatzé
Li cotemè de Chabrintzé.
L’è por chin qu’apri 300 an
“ La chiba” l’è tetti min dèvan.
Ceux-là, c’étaient les vieux à nous,
Nos ancêtres. Nous avons hérité d’eux
La maison, le nom, les sobriquets,
Les coutumes de Sembrancher.
C’est pour ça qu’après trois cents ans
La Cible est toujours comme avant.
16-Fau la téni enco lontin
Pasquè le Chiba l’éré pas rin.
Erra mè fau prèdzè adraï.
« Adieu, li confrère qu’chon partaï,
Adieu, vo j’atre,--Salu drapo
Plein d’orgouaï,--qu’ti chovin porto !
Faut la conserver encore longtemps    
Parce que La Cible ce n’était pas rien.
Maintenant je dois parler sans détour : (4)
« Adieu, les confrères qui sont partis,
Adieu vous autres.  Salut drapeau
Plein d’orgueil que j’ai souvent porté ! »
Louis Lude, le meidechin Louis Lude, médecin à Sembrancher 1892-1972
Explications

1. Celui  de la fleur : une fleur au fusil désignait celui qui avait gagné le concours de tir. L’honneur lui revenait de porter le drapeau au retour du stand. Dans l’adieu final, l’auteur rappelle que cet honneur lui était revenu souvent.

2. Le Tsambéron : vin de Sembrancher. Le petit vignoble existe encore sur la rive droite de la Dranse.

3. Pour la passe : l’original dit pour la Bonne, ce qui signifie que le tireur après  un entraînement, annonçait qu’il allait tirer pour de bon. Chacun alors disposait de trois balles et la légende racontait qu’autrefois, les meilleurs tireurs ne faisaient qu’un trou dans la cible !

4. L’auteur a plus de 70 ans lorsqu’il compose ce poème et qu’il le récite à l’occasion d’une réunion annuelle de La Cible. Il prend congé en évoquant ses souvenirs.

5. La traduction est le résultat de nombreuses rencontres et réflexions entre le Dr Lude et Jacques Darbellay en 1964/65.

Dr Lude